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Lundi 26 mai 2008

3. Acrimed et les autres

 

L'analyse d'Acrimed se base sur le constat de la « marchandisation de l'information ». Partant de ce fait, l'association développe une critique du journalisme influencé par une logique commerciale, et propose une série de solutions face au fonctionnement qu'elle dénonce. Mais elle n'est pas la seule! Il existe non seulement d'autres observatoires des médias, mais aussi de nombreux essais ou ouvrages théoriques qui ont pour objet le système médiatique actuel. Si ces différents organes sont généralement d'accord sur le « diagnostic » de la « société de l'information », on pourrait diviser les « remèdes » qu'ils proposent en deux tendances. L'une, modérée, considère que le système médiatique peut être amélioré « en douceur » et se base essentiellement sur une « éthique » du journalisme. L'autre, radicale, estime que certaines choses doivent être supprimées ou réglementées par la loi pour qu'un véritable changement ait lieu. L'intérêt d'étudier ces différentes théories est de découvrir une série d'alternatives au fonctionnement des médias du XXIème siècle, et de situer Acrimed parmi elles.

 

Exemple modèle de la critique « modérée », François Simon, ancien journaliste du Monde, estime qu'il « n'existe de responsabilité que personnelle »[1]. Alors qu'il rejoint Acrimed sur une majorité de ses constats, François Simon pense que le journaliste doit se montrer « éthique », et ainsi résister aux pressions exercées sur lui. Pour lui, Hubert Beuve-Méry, le fondateur du journal Le Monde, incarne cette éthique journalistique. Celui-ci revendiquait en effet de n 'avoir derrière lui « ni banque, ni église, ni parti politique »[2], et acceptait - sans avoir le choix - la publicité mais « à condition qu'elle soit informative, telle la petite annonce »[3]. Il refusait la moindre image en couverture du quotidien, qui s'ouvrait toujours sur les pages internationales. Il arrivait même à Beuve-Méry d'ôter de la publicité lorsqu'il jugeait qu'elle prenait trop de place au regard de l'information[4]... Chose totalement impensable aujourd'hui! J'en ai fait l'expérience sur mon lieu de travail (à La Libre Belgique): lorsque j'ai proposé, un jour, de supprimer un quart de page de publicité au profit d'un article de dernière minute pour lequel il manquait de l'espace dans le journal, tout le monde a éclaté de rire! Même réaction lorsque j'ai demandé, lors de la visite à la RTBF, s'il fallait supprimer de la publicité lorsque le JT dépassait le temps prescrit.

En Belgique, l'Association des Journalistes Professionnels (AJP) propose la mise en place d'un « journalisme équitable »[5]. Celui-ci pourrait être comparé au commerce équitable: partant du constat d'inégalités - ici, la précarité des journalistes et la pression exercée sur eux par des objectifs de rentabilité[6], l'AJP propose par exemple une charte garantissant aux journalistes indépendants des barèmes minima décents[7] ou encore une instance déontologique[8]. La citation suivante exprime clairement l'optique de telles démarches: « dénoncer n'est rien si ce cri n'a pour écho que le cynisme de ceux qui prônent la loi de la jungle, l'ultralibéralisme non corrigé socialement »[9]. Il serait donc possible, selon l'association, de corriger l'ultralibéralisme de manière sociale. Ce qui rejoint le concept de commerce équitable, qui ne vise pas les structures économiques de la société mais cherche à en atténuer les conséquences, en appliquant une « éthique citoyenne » à laquelle chacun est libre d'adérer... ou non, avec des résultats pour le moins mitigés. Face à l'éthique ou responsabilité individuelle proposée par François Simon, une organisation collective est ici proposée afin de garantir une déontologie au sein de la profession journalistique.

 

Après le journalisme équitable, le « bio »: François Heinderyckx, professeur de communication politique à l'ULB, compare la « malinformation » à la « malbouffe ». Il retient de celles-ci deux aspects, la qualité nutritionnelle des aliments et les choix de consommation, qu'il retrouve dans le contexte de l'information: « L'altération de la qualité de notre information résume parfaitement la plupart des dérives identifiées dans cet ouvrage: émotion, brièveté, sélection fantaisiste, spectacularisation, uniformisation et conformisme. Par ailleurs, on veut s'informer vite, et on veut que ce soit agréable; facile mais rassasiant; on ne lit plus la presse écrite, on préfère se laisser porter par le divertissant plutôt que de s'astreindre aux efforts requis par la perception de contenus denses et riches. »[10]  François Heinderyckx poursuit l'analogie, et finit par proposer... une information « bio »! Il commence toutefois par livrer son scepticisme par rapport aux méthodes qu'il propose: des efforts de persuasion ou de coercition (voués à l'échec face à la pression publicitaire et au conformisme social) ou carrément une contrainte (mais obliger ou interdire « peut provoquer des retours de bâton contre-productifs »[11]). Alors? « Il faut encourager l'information par une promotion du plaisir de savoir, mais surtout de comprendre »[12]. Ou prouver que les supports d'information intelligents sont aussi « savoureux » que le divertissement... L'alternative est donc laissée, ici, au choix du consommateur éclairé.

 

« Il n'y a pas de liberté de la presse. Ce concept est utilisé pour démonter ceux qui auraient l'outrecuidance de mettre la crédibilité de la presse en question. La presse est un commerce et un instrument de domination. Basés sur la crédibilité de la ou du journaliste. »[13] Pour Gérard De Sélys, ancien journaliste à la RTBF, la plupart des journalistes préfèrent aujourd'hui « faire de l'audience » plutôt que d'informer. Ils répondent ainsi à la logique commerciale insufflée par les propriétaires des médias. Mais pourquoi cette passivité? Gérard De Sélys rejoint Bourdieu pour pointer un problème, selon lui, essentiel: les journalistes seraient issus « de la même classe que les dirigeants capitalistes » et donc flattés de servir leurs intérêts. La solution face à cette domination, explique le journaliste, est du côté des journalistes: « il ne faut pas compter que les choses changent tant que des journalistes n'auront pas délibérément tourné le dos à cette idéologie »[14]. Outre les journalistes, De Sélys attribue un rôle important au public, qui a un pouvoir de contrôle et de critique. Non seulement le public peut s'informer, mais il peut également informer. L'expérience quotidienne des gens est aussi source d'information. L'alternative proposée ici ressemble aux précédentes dans le sens où elle repose sur des initiatives individuelles (des journalistes ou du public). Elle franchit cependant une étape, en supposant une rupture totale pour que les choses changent.

 

Certaines analyses proposent également des alternatives totalement abstraites, livrant une piste davantage philosophique que concrète. C'est le cas de celle de Florence Aubenas (journaliste à Libération jusqu'en 2006) et Miguel Benasayag (ancien chroniqueur de France Culture), qui estiment que le journalisme doit opérer « une révolution en son sein »[15] afin de briser une vision unidimensionnelle. Cette critique rejoint celle de De Sélys, en insistant sur la nécessité, pour les journalistes, de rendre compte d'une vision populaire, et non de stéréotypes intégrés à leur mode de pensée. On retrouve la critique d'Acrimed ou de Serge Halimi lors du mouvement social de 1995: un « monde des journalistes » coupé du « peuple ». Pour Florence Aubenas et Miguel Benasayag, « la ligne de rupture traverse certes la presse, mais elle ne s'y arrête pas: elle trace la frontière entre ceux qui s'accomodent du mode virtuel de la communication, et donc de la société néolibérale qui la produit, et ceux qui s'engagent dans une véritable alternative. »[16] Laquelle? On ne le saura pas...

 

Enfin, d'autres n'hésitent pas à exiger des changements « radicaux » du système médiatique. C'est le cas par exemple de Fabien Granjon, sociologue, qui trouve urgent d' « empêcher réglementairement la dérégulation des services publics et la concentration capitalistique des médias en de puissants trusts. »[17]Il énumère encore d'autres proposition pour « une autre information »: une stricte séparation des pouvoirs économique, politique et médiatique (telle que la revendiquait déjà le Conseil National de la Résistance au sortir de la guerre); l'autogestion des entreprises publiques médiatiques par des conseils mixtes regroupant producteurs et usagers responsables, la suppression de toute publicité dans les chaînes de service public (comme Acrimed),...Par rapport au métier de journaliste, il revendique entre autres une revalorisation des salaires et la promotion de règles déontologiques (il rejoint sur ce point la position de l'AJP) pour améliorer les conditions matérielles d'exercice du métier.

 

Outre ces critiques des médias proposant des alternatives, il existe d'autres observatoires des médias. L'Observatoire français des médias (OFM), créé en 2003 à Porto Alegre, collabore avec d'autres comme Acrimed. Il se veut fédérateur d'une force « éthique et morale »[18]qui permette d'intervenir dans le champ des médias. Pour son président, Armand Mattelart, le plus important est de « construire une conscience, une culture citoyenne des médias qui soit à la fois critique du mode de production de l'information et prise de conscience de ses enjeux structurels: régulation du secteur privé, renforcement du secteur public et légitimation d'un tiers secteur, de médias libres et indépendants. »[19]

 

Il existe aussi une critique des médias à l'intérieur des médias. Outre les Guignols, qui utilisent l'humour (et que certains considèrent comme renforçant le système médiatique en offrant une « critique spactaculaire du spectacle »[20]), il existait jusqu'il y a peu l'émission « Arrêt sur images » sur France 5, aujourd'hui transformée en site internet[21]. Décryptant l'information de manière comparable à Acrimed, Daniel Schneidermann explique cependant ce qui, selon lui, sépare les deux observatoires: « Acrimed et nous, à Arrêt sur images, n'entendons pas la même chose par "critique des medias". Nous, nous tentons d'observer la manière dont les medias déforment la réalité. La tordent, la triturent, l'amplifient, la simplifient, la caricaturent, la trahissent (et parfois, aussi, ne l'oublions pas, la retranscrivent simplement, ou l'illuminent). Quel que soit le sens de la torsion. Acrimed, eux, ils savent d'avance dans quel sens les medias vont déformer le monde : dans le sens de la complicité avec les pouvoirs de droite et l'ultralibéralisme. »[22]A la décharge d'Acrimed, signalons tout de même que ses analyses sont fouillées et s'appuyent sur des démonstrations argumentées, preuves à l'appui. Cependant, les relectures d'Acrimed vont en effet plus loin que la simple constatation, pour livrer une interprétation de ce qu'elle considère comme plus que de simples « dérives ». L'association possède une vision structurelle du système médiatique, qu'elle est d'ailleurs loin d'être la seule à associer au néo-libéralisme économique.

 

Conclusion

 

L'objectif de ce travail était de découvrir le fonctionnement d'Acrimed, en tant qu'observatoire des médias qui propose des alternatives au système médiatique actuel. La première partie était donc consacrée à une simple observation de l'organisation. Ensuite, c'est Acrimed en tant qu' « association militante » qui a retenu notre attention, sous l'angle des rapports entre médias et mouvements sociaux. Le mouvement social de 1995 nous a servi d'exemple concret (d'autant plus qu'il était à l'origine d'Acrimed), mais on peut observer un rapport particulier entre médias et mouvements sociaux quotidiennement.

Ainsi, le 19 mai, l'édito du Soir[23], signé Bernard Demonty, avait pour sujet la grève de la SNCB annoncée pour le soir même. La manière dont l'information y est traitée pourrait fournir une excellente matière de travail à un observatoire de médias tel qu'Acrimed: l'auteur compare la grève au « coup de gueule d'une personne colérique » (« On râle un peu quand elle éclate, mais on sait que la soupe au lait se raplatira le lendemain ») et à une maladie («  cette grève est l'infection de deux blessures négligées »; il y a un «  danger de contamination »). Il continue sur le même ton, employant par exemple dans la phrase suivante: « le pays grouille de jeunes rêvant d'un boulot », le terme « grouiller » aussi employé pour la vermine, et le verbe « rêver », travailler étant plus sûrement une nécessité pour vivre qu'un « rêve » chez les jeunes... Un décryptage qui prend du temps mais ouvre les yeux lorqu'il est fait consciencieusement!

La dernière partie du travail avait pour objectif de situer Acrimed parmi d'autres critiques et analyses des médias, en observant les alternatives proposées de part et d'autres. On peut déterminer deux tendances au sein de ces différentes analyses: l'une modérée, l'autre radicale. Acrimed, en montrant les apories des critiques modérées, dessine la possibilité de changements en profondeur du monde médiatique. Pour que le poids de l'indépendance d'esprit ne repose plus entièrement sur les épaules des individus, journalistes ou lecteurs, mais  sur les conditions de production des médias.


 

Partie 1 - Partie 2 - Partie 3



[1]     SIMON, François, Journaliste, dans les pas d'Hubert Beuve-Méry, éd. Arléa, Paris, 2005, p.12

[2]     Idem, p.79

[3]     Idem, p.97

[4]     Idem, p.101

[5]              DUMONT, Jean-François (dir.), Le Livre Noir des journalistes indépendants, éd. Luc Pire, Bruxelles, 2006,   p.102

[6]     Entre autres, LOUSBERG, Brigitte, « Précarité: le journalisme en danger? », in Les cahiers de Journalistes - la lettre de l'AJP, hors série n°2, avril 2007

[7]     Idem, p.101

[8]         http://www.agjpb.be/ajp/deontologie/instances.php ou Les cahiers de Journalistes - la lettre de l'AJP, hors série n°1, janvier 2007

[9]                DUMONT, Jean-François (dir.), Le Livre Noir des journalistes indépendants, éd. Luc Pire, Bruxelles, 2006,  p.101

[10]    HEINDERYCKX, François, La malinformation, plaidoyer pour une refondation de l'information, éd. Labor, Bruxelles, 2003, p.84

[11]    Idem, p.85

[12]    Ibid.

[13]    DE SELYS, Gerard (dir.), Mediamensonges, éd. EPO, Bruxelles, 1991, p.136

[14]    Idem, p.137

[15]    AUBENAS, F. et BENASAYAG, M., La fabrication de l'information, éd. La Découverte et Syros, Paris, 1999, p.106

[16]    Ibid.

[17]    GRANJON, Fabien, « Une autre information est possible », in CONTRETEMPS (coll.), Société de l'information: faut-il avoir peur des médias, éd. Textuel, Paris, 2006, p.13

[18]         MATTELART, Armand, « Quarante ans de critique des médias », in CONTRETEMPS (coll.), Société de l'information: faut-il avoir peur des médias, éd. Textuel, Paris, 2006, p.70

[19]    Ibid.

[20]    AUBENAS, F. et BENASAYAG, M., La fabrication de l'information, éd. La Découverte et Syros, Paris, 1999, p.79

[21]         http://www.arretsurimages.net

[22]         http://www.bigbangblog.net/article.php3?id_article=337

[23]         http://www.lesoir.be/forum/editos/une-apathie-longue-comme-un-2008-05-19-599198.shtml

Par P.F. - Publié dans : Médias - Communauté : Politique Directe
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