Le « jour J »
Tout jeune, Fatmir Ahmeti* avait dû quitter son village natal de la vallée de Preshevo pour la Turquie. A l’heure de faire son service militaire sous le drapeau turc, ce qui n’était pas réputé être une formalité, son frère le pousse vers les chantiers de contruction wallons, où l’on engage des ouvriers. Après quelques années, il épouse Mevlude, originaire de la même région que lui. Ils réussiront, avec le temps, à ouvrir une épicerie et un restaurant de spécialités kosovares (d’abord baptisé le « Rugova », du nom de celui qui deviendra président du Kosovo en 2002).
Dimanche, peu après la déclaration d’indépendance du Kosovo, les klaxons envahissent les rues des villes où la communauté albanaise est fortement présente. Fatmir et Mevlude, 63 et 58 ans, semblent un peu perdus. C’est qu’ils ne peuvent pas encore y croire... Deux jours qu’ils ne dorment plus, pour suivre les nouvelles à la télévision. Entre les coups de fil passés à la famille restée au pays, ils alternent entre le rire et les larmes.
Dehors : « Kosova e lirë ! », « Kosovo libre! ». Fatmir en rêvait depuis des années, et avant lui son père, son grand-père, et « tous ses arrière-arrière-grand-pères », comme il dit. Ses fils et ses filles aussi. Tous nés ici, le Kosovo est pour eux resté « le pays ». Enfants, les plus âgés ont assisté à la torture de leur père et de leur oncle, connus pour leur sympathie envers l’UCK (armée de libération du Kosovo), par des soldats serbes. La famille tentait de passer la frontière pour des « vacances ». Dans ces cas-là, « le pays » fait mal, même si on y a jamais vécu.
Sur la cheminée, le drapeau représentant un aigle à deux têtes est suspendu. Il restera là, même si le nouveau drapeau du Kosovo montre la carte du nouvel état, avec six étoiles, pour les six ethnies du territoire. Fatmir veut croire que ces minorités seront respectées et qu’ainsi, la région sera pacifiée. Dans la famille, on a confiance en ces nouveaux dirigeants, qui sont presque tous passés par la maison.
Alors, aujourd’hui, pourquoi les Ahmeti ne sont-ils pas en rue, à faire la fête ? Mevlude secoue la tête, Fatmir maugrée et explique : « Partout, ils klaxonnent et font la fête, comme si on était à un mariage! Je les comprends, mais pour moi, ça n’a aucun sens. En plus, parmi eux, je sais qu’il y a pas mal de profiteurs de guerre. Je suis heureux, bien sûr, mais je reste chez moi, car aujourd’hui, je pense doublement à ceux qui ne sont plus là pour voir ça… »
A l’étage du bas, chez les deux fils aînés, c’est la chanson « Good to be on the road back home again » de Cornershop qui passe, tout un symbole. Bashkim complète les propos de son père : « Toute la joie qu’on a éprouvé aujourd’hui, et elle est immense, ne peut pas racheter une goutte de sang versé. » On peut même se demander si cette joie contribuera à arrêter définitivement l’hémorragie…
* : les noms ont été changés
Dimanche, peu après la déclaration d’indépendance du Kosovo, les klaxons envahissent les rues des villes où la communauté albanaise est fortement présente. Fatmir et Mevlude, 63 et 58 ans, semblent un peu perdus. C’est qu’ils ne peuvent pas encore y croire... Deux jours qu’ils ne dorment plus, pour suivre les nouvelles à la télévision. Entre les coups de fil passés à la famille restée au pays, ils alternent entre le rire et les larmes.
Dehors : « Kosova e lirë ! », « Kosovo libre! ». Fatmir en rêvait depuis des années, et avant lui son père, son grand-père, et « tous ses arrière-arrière-grand-pères », comme il dit. Ses fils et ses filles aussi. Tous nés ici, le Kosovo est pour eux resté « le pays ». Enfants, les plus âgés ont assisté à la torture de leur père et de leur oncle, connus pour leur sympathie envers l’UCK (armée de libération du Kosovo), par des soldats serbes. La famille tentait de passer la frontière pour des « vacances ». Dans ces cas-là, « le pays » fait mal, même si on y a jamais vécu.
Sur la cheminée, le drapeau représentant un aigle à deux têtes est suspendu. Il restera là, même si le nouveau drapeau du Kosovo montre la carte du nouvel état, avec six étoiles, pour les six ethnies du territoire. Fatmir veut croire que ces minorités seront respectées et qu’ainsi, la région sera pacifiée. Dans la famille, on a confiance en ces nouveaux dirigeants, qui sont presque tous passés par la maison.
Alors, aujourd’hui, pourquoi les Ahmeti ne sont-ils pas en rue, à faire la fête ? Mevlude secoue la tête, Fatmir maugrée et explique : « Partout, ils klaxonnent et font la fête, comme si on était à un mariage! Je les comprends, mais pour moi, ça n’a aucun sens. En plus, parmi eux, je sais qu’il y a pas mal de profiteurs de guerre. Je suis heureux, bien sûr, mais je reste chez moi, car aujourd’hui, je pense doublement à ceux qui ne sont plus là pour voir ça… »
A l’étage du bas, chez les deux fils aînés, c’est la chanson « Good to be on the road back home again » de Cornershop qui passe, tout un symbole. Bashkim complète les propos de son père : « Toute la joie qu’on a éprouvé aujourd’hui, et elle est immense, ne peut pas racheter une goutte de sang versé. » On peut même se demander si cette joie contribuera à arrêter définitivement l’hémorragie…
* : les noms ont été changés
Publicité