Modus Operandi
Le documentaire « Modus Operandi », qui relate les étapes menant à la déportation des Juifs de Belgique, est dans nos salles de cinéma. Avec une grande sobriété, le réalisateur Hugues Lanneau raconte cette page occultée de l’histoire belge, qui n’épargne pas les responsables politiques de l’époque. Comment cela a-t-il pu se passer? « C’est l’histoire de ce film. C’est notre histoire, à chacun d’entre nous. »
« De 1942 à 1944, 24.916 Juifs, hommes, femmes et enfants, ont été déportés de Belgique vers Auschwitz. Seuls 1.206 d’entre eux en sont revenus, soit moins d’un sur vingt. Si les rafles et les déportations ont été planifiées par les nazis, elles ont été exécutées avec l’appui volontaire ou inconscient de certaines autorités belges. »
Une question monte alors à la gorge : « Pourquoi ? ». Mais le concepteur et producteur du film, Willy Perelsztejn, précise que « Le film ne s’attaque pas à cette question. Personne ne peut y répondre, car c’est hors de tout entendement. » Par contre, on peut tenter de comprendre comment cela s’est passé, quelles sont les responsabilités et quelle est la nature du processus. Bref, cerner le « modus operandi » des événements les plus noirs de l’histoire belge.
Insidieusement, la machine se lance avec une simple identification de la population juive. Soucieuse de ne pas s’attirer les foudres des occupants, celle-ci se rend en masse dans les communes. Suivront l’obligation de signaler son commerce comme « entreprise juive », l’interdiction de fréquenter les lieux publics (« verboden voor honden en Joden »), le port de l’étoile jaune, le travail obligatoire, etc.
Le gouvernement, lui, est en exil. Les secrétaires généraux, qui conservent le droit de refuser des mesures contraires à la Constitution et aux conventions internationales, sont conciliants avec les nazis, menant une politique « du moindre mal ». Et si les Belges refusent de cautionner certains arrêtés, l’occupant commande directement aux administrations par le biais d’ordonnances. Pour l’aider dans sa tâche, l’occupant crée l’AJB, l’Association des Juifs de Belgique. Elle poursuivra elle aussi une politique du « moindre mal », lorsqu’en acceptant de participer au recensement de Juifs étrangers (venus essentiellement d’Allemagne et de Pologne), elle espère sauver les Juifs belges. Car le modus operandi est aussi psychologique : on se croit intouchable tant que c’est l’autre qui est visé. En attendant, on courbe le dos et on collabore.
On sait pourtant que la tactique ne paiera pas. Après plusieurs convois de Juifs étrangers, les autorités allemandes, qui peinent à remplir les trains vers l’Est, décident bientôt de déporter également les Juifs d’origine belge. Les mois passent, et les responsables allemands augmentent « le rendement ».
C’est une histoire sur le fil, où les destins basculent à l’occasion d’une rafle Pelikanstraat à Anvers ou derrière la gare du Midi à Bruxelles. Une histoire orchestrée depuis la rue de la Loi, où se trouvent les bureaux de Kurt Asche, chef de la section juive de la police SS. Une histoire à laquelle ont souvent acquiescé les autorités communales.
Pour la raconter, Hugues Lanneau a choisi de scander le film de ces 26 convois à destination des camps de la mort. La voix de Marthe Keller cite le nombre de personnes montées dans chaque train, suivi du nombre de survivants. Méthodiquement, symboliquement. L’horreur de leur histoire n’est pas soutenue par des images choc des camps ou des transports vers l’Est, mais par des photos de famille paisibles, sur lesquelles l’étoile jaune saute aux yeux. En contrepoint, viennent quelques films ou photos de la vie quotidienne, des rafles ou de l’organisation nazie. Parmi ces documents, quelques photos inédites de la caserne Dossin, à Malines, où les Juifs étaient rassemblés avant de prendre le train de la mort.
Le réalisateur a travaillé de concert avec des historiens tels que Jean-Jacques Jespers, José Gotovitch et Luis Angel Bernardo y Garcia. Cette fiabilité scientifique en fait un outil pédagogique de premier ordre. Willy Perelsztejn veut d’ailleurs que le film soit un « instrument de mémoire » : « A une époque où les derniers témoins directs s’éteignent, les jeunes générations ont besoin qu’on leur raconte l’histoire autrement. Et la donner à voir par des images réelles est plus marquant que sous le couvert de la fiction. »
Un des mérites principaux du film est sans doute de souligner combien l’histoire ressemble à une pièce d’horlogerie parfaitement huilée. Et l’engrenage a pris le jour où la stigmatisation a commencé, bien avant les départs vers les camps. Le rôle des médias dans la diabolisation des Juifs est d’ailleurs rapidement évoqué (Cf. L’ami du peuple)
On peut cependant craindre que l’esthétique peine à toucher les plus jeunes, habitués au sensationnalisme de l’image, là où Lanneau a préféré la sobriété. D’ailleurs, sur fond d’archives et d’anciens entretiens tournés pour la télévision, trois témoignages enregistrés pour le film se détachent. Leur actualité renforce le propos. Un vieil homme se promène dans le quartier des Marolles et parle des habitants de la rue qui ne sont jamais revenus. Un autre vient se recueillir sur la “tombe” de sa femme et ses enfants, un quai de gare.
Reste à signaler le caractère exceptionnel de la démarche. Il est rare en effet qu’un documentaire belge sorte sur grand écran, a fortiori sur un sujet d’histoire. Or, le passage par les salles de cinéma d’un genre habituellement réservé aux diffusions tardives à la télévision, est indispensable à la réalisation du dessein du film. Devenir un “instrument de mémoire”, certes, mais aussi soigner la mémoire tronquée et manipulée de cette partie de l’histoire belge.
A voir au Vendôme à Bruxelles, au Plaza Art à Mons et à Ciné Centre à Rixensart.
Pour voir/télécharger la bande annonce du film : cliquez ici.
« De 1942 à 1944, 24.916 Juifs, hommes, femmes et enfants, ont été déportés de Belgique vers Auschwitz. Seuls 1.206 d’entre eux en sont revenus, soit moins d’un sur vingt. Si les rafles et les déportations ont été planifiées par les nazis, elles ont été exécutées avec l’appui volontaire ou inconscient de certaines autorités belges. »
Une question monte alors à la gorge : « Pourquoi ? ». Mais le concepteur et producteur du film, Willy Perelsztejn, précise que « Le film ne s’attaque pas à cette question. Personne ne peut y répondre, car c’est hors de tout entendement. » Par contre, on peut tenter de comprendre comment cela s’est passé, quelles sont les responsabilités et quelle est la nature du processus. Bref, cerner le « modus operandi » des événements les plus noirs de l’histoire belge.
Insidieusement, la machine se lance avec une simple identification de la population juive. Soucieuse de ne pas s’attirer les foudres des occupants, celle-ci se rend en masse dans les communes. Suivront l’obligation de signaler son commerce comme « entreprise juive », l’interdiction de fréquenter les lieux publics (« verboden voor honden en Joden »), le port de l’étoile jaune, le travail obligatoire, etc.
Le gouvernement, lui, est en exil. Les secrétaires généraux, qui conservent le droit de refuser des mesures contraires à la Constitution et aux conventions internationales, sont conciliants avec les nazis, menant une politique « du moindre mal ». Et si les Belges refusent de cautionner certains arrêtés, l’occupant commande directement aux administrations par le biais d’ordonnances. Pour l’aider dans sa tâche, l’occupant crée l’AJB, l’Association des Juifs de Belgique. Elle poursuivra elle aussi une politique du « moindre mal », lorsqu’en acceptant de participer au recensement de Juifs étrangers (venus essentiellement d’Allemagne et de Pologne), elle espère sauver les Juifs belges. Car le modus operandi est aussi psychologique : on se croit intouchable tant que c’est l’autre qui est visé. En attendant, on courbe le dos et on collabore.
On sait pourtant que la tactique ne paiera pas. Après plusieurs convois de Juifs étrangers, les autorités allemandes, qui peinent à remplir les trains vers l’Est, décident bientôt de déporter également les Juifs d’origine belge. Les mois passent, et les responsables allemands augmentent « le rendement ».
C’est une histoire sur le fil, où les destins basculent à l’occasion d’une rafle Pelikanstraat à Anvers ou derrière la gare du Midi à Bruxelles. Une histoire orchestrée depuis la rue de la Loi, où se trouvent les bureaux de Kurt Asche, chef de la section juive de la police SS. Une histoire à laquelle ont souvent acquiescé les autorités communales.
Pour la raconter, Hugues Lanneau a choisi de scander le film de ces 26 convois à destination des camps de la mort. La voix de Marthe Keller cite le nombre de personnes montées dans chaque train, suivi du nombre de survivants. Méthodiquement, symboliquement. L’horreur de leur histoire n’est pas soutenue par des images choc des camps ou des transports vers l’Est, mais par des photos de famille paisibles, sur lesquelles l’étoile jaune saute aux yeux. En contrepoint, viennent quelques films ou photos de la vie quotidienne, des rafles ou de l’organisation nazie. Parmi ces documents, quelques photos inédites de la caserne Dossin, à Malines, où les Juifs étaient rassemblés avant de prendre le train de la mort.
Le réalisateur a travaillé de concert avec des historiens tels que Jean-Jacques Jespers, José Gotovitch et Luis Angel Bernardo y Garcia. Cette fiabilité scientifique en fait un outil pédagogique de premier ordre. Willy Perelsztejn veut d’ailleurs que le film soit un « instrument de mémoire » : « A une époque où les derniers témoins directs s’éteignent, les jeunes générations ont besoin qu’on leur raconte l’histoire autrement. Et la donner à voir par des images réelles est plus marquant que sous le couvert de la fiction. »
Un des mérites principaux du film est sans doute de souligner combien l’histoire ressemble à une pièce d’horlogerie parfaitement huilée. Et l’engrenage a pris le jour où la stigmatisation a commencé, bien avant les départs vers les camps. Le rôle des médias dans la diabolisation des Juifs est d’ailleurs rapidement évoqué (Cf. L’ami du peuple)
On peut cependant craindre que l’esthétique peine à toucher les plus jeunes, habitués au sensationnalisme de l’image, là où Lanneau a préféré la sobriété. D’ailleurs, sur fond d’archives et d’anciens entretiens tournés pour la télévision, trois témoignages enregistrés pour le film se détachent. Leur actualité renforce le propos. Un vieil homme se promène dans le quartier des Marolles et parle des habitants de la rue qui ne sont jamais revenus. Un autre vient se recueillir sur la “tombe” de sa femme et ses enfants, un quai de gare.
Reste à signaler le caractère exceptionnel de la démarche. Il est rare en effet qu’un documentaire belge sorte sur grand écran, a fortiori sur un sujet d’histoire. Or, le passage par les salles de cinéma d’un genre habituellement réservé aux diffusions tardives à la télévision, est indispensable à la réalisation du dessein du film. Devenir un “instrument de mémoire”, certes, mais aussi soigner la mémoire tronquée et manipulée de cette partie de l’histoire belge.
A voir au Vendôme à Bruxelles, au Plaza Art à Mons et à Ciné Centre à Rixensart.
Pour voir/télécharger la bande annonce du film : cliquez ici.
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