La Belgique : une chance pour les artistes ?

Publié le par S.M.

Un constat sur toutes les lèvres : les deux communautés linguistiques de notre pays se connaissent peu, quand elles ne s’ignorent pas complètement. La culture, qui devrait être le lieu par excellence de l’expression et de la communication, n’échappe pas à la règle. Certains artistes ont pourtant décidé de faire fi du morcellement culturel, et de créer ensemble. C’est le cas des comédiens du KVS et de la compagnie Transquinquennal.

En 1980, Jacques Sojcher définissait la Belgique comme un « pays en creux » et une « chance de bâtardise » (La Belgique malgré tout, Editions de l’ULB, 1980.). Le Belge serait un « zinneke » abandonné au carrefour des cultures germanique et latine. Pauvre de lui? Que nenni! La Belgique est « une chance de tous les possibles », écrivait-il quelques années plus tard (La Belgique toujours grande et belle, Editions Complexe, 1998.), et particulièrement pour les artistes. Une aubaine, donc, pour les créateurs qui ne seraient pas tributaires d’une identité nationale puissante, et seraient donc plus libres… Et en effet, on ne compte plus les artistes estampillés du label « 100% belge ». Cela va du « Plat pays » de Jacques Brel, au « Nous sommes tous des Européens » d’Arno, en passant par Hugo Claus, le « flamingant francophone ».

Pourtant, au niveau institutionnel, c’est plutôt le désert… Pour les artistes flamands, il est parfois plus difficile de se produire en Wallonie qu’en… France! De l’autre côté, les artistes wallons signent plus de contrats de coopération culturelle avec le Congo qu’avec la Flandre. C’est que la complexité du système belge s’exerce aussi, comme pour toutes les matières, sur la culture. Démonstration, en résumé.

L’Etat fédéral est compétent pour les institutions nationales scientifiques et artistiques biculturelles (comme la Bibliothèque royale, les Musées royaux d’Art et d’Histoire, le Théâtre royal de la Monnaie, etc.). Les autres musées et bibliothèques, le sport, le tourisme, l’audiovisuel, etc. relèvent des communautés : la Communauté française en Wallonie et la Communauté flamande en Flandre. Mais cela se corse encore avec le cas bruxellois où ces mêmes communautés sont compétentes pour les institutions de langue française ou néerlandaise. Ceci sans même évoquer les commissions communautaires, la COCOF (francophone) et la VGC (néerlandophone), créées pour s’occuper de certains projets culturels…

Résultat : Wim Vandekeybus, un des principaux chorégraphes belges, n’a que rarement passé la frontière linguistique, et est souvent absent de la programmation des théâtres francophones de Bruxelles. Pourtant, s’étonnera-t-on, la danse ne nécessite pas une communication linguistique approfondie… Dans l’autre sens, le dernier film de Benoît Mariage n’a presque pas été distribué en Flandre. Bienvenus au royaume des inconséquences.

« Une petite dispute du matin »

Cependant, quelques irréductibles se débattent encore dans ce qu’il reste de dialogue culturel entre les communautés.

Ainsi, la production actuelle du KVS (le théâtre royal flamand), « In het bos/ Dans les bois », est bilingue. La pièce rassemble la compagnie francophone Transquinquennal et l’ex-collectif néerlandophone Dito’Dito (aujourd’hui attaché au KVS). Ils jouent une pièce spécialement écrite pour eux par un auteur japonais, Oriza Hirata. Les comédiens s’échangent les répliques en néerlandais et en français, selon la situation. Un écran surtitre tous les dialogues en français, néerlandais et anglais.

Mais l’écrivain, quand il a reçu commande d’une pièce par le KVS, ne connaissait pas la Belgique. Il n’a réussi à la comprendre que par le prisme de son ancienne colonie, le Congo. L’histoire se déroule donc dans la jungle africaine, où des chercheurs belges tentent d’éduquer des bonobos et où un promoteur tente d’installer un complexe scientifico-touristique. « On dit que cinq millions d’années seulement séparent les hommes et les bonobos, un décalage minime.. Si on met cette différence à la mesure d’une vie d’homme, cela équivaut à un mois de séparation pour un couple qui a vécu septante ans ensemble. A cette échelle, les différences entre Flamands et Wallons paraissent aussi futiles qu’une petite dispute du matin. »

Et ces différences, les comédiens ne les ressentent même pas. A l’origine de leur partenariat, long de plus de dix années, une même volonté : travailler dans et sur la ville en tenant compte de la réalité. Or, à Bruxelles, la réalité est au moins bilingue. Il n’en fallait pas plus. Sur la scène de « In het bos/ Dans les bois », il arrive que l’on parle français du côté cour et flamand du côté jardin et que se suivent « A plus tard » et « Tot straks ». Comme dans la vie.

« Plus au sud du Nord et plus au nord du Sud »

Bien sûr, chaque communauté a sa tradition artistique : les membres de la troupe Transquinquennal ont pris « une gifle en pleine figure » quand ils ont découvert ce qui se faisait en flamand, parfois à quelques rues de leur lieu de création. Dito’Dito en était à l’expérimentation d’un collectif autonome, alors impensable du côté francophone où le poids du metteur en scène est extrêmement prégnant.

Précurseurs, ils l’étaient dans les années ’90. Aujourd’hui, les collaborations intercommunautaires tendent à se multiplier. Le Kunstenfestivaldesarts, qui réunit autour d'un même projet de nombreuses institutions tant flamandes que francophones,  gagne en ampleur au fil des années. Le KVS et le Théâtre national s’associent de plus en plus, notamment dans le cadre de l’action « Toernee générale » un programme qui présente des spectacles choisis de chaque côté de la frontière linguistique.  L’événement « Bruxelles Bravo » reçoit quant à lui des subsides des deux communautés, ainsi que de l’Etat fédéral. Pendant la saison 2007-2008, le KVS a présenté deux spectacles francophones et Charleroi-Danse a accueilli une compagnie flamande. Reste que c’est souvent un parcours du combattant qui attend les artistes…

Les comédiens de « In het bos/ Dans les bois » n’y ont pas échappé. Pour Tranquinquennal, il était difficile d’obtenir des subsides de la Communauté française pour un projet bilingue. Avec 75000 € d’allocations annuelles, la compagnie, qui compte quatre comédiens, a dû se faire engager (et rémunérer) par son partenaire artistique flamand (qui en 2001 recevait 400000 €). Question naïve à Bernard Breuze de Transquinquennal : « Et la COCOF? » « Une vaste tromperie financière et politique : concrètement elle ne fait rien pour la culture. Tous les moyens passent dans son propre fonctionnement. De toute façon, jamais elle n’aurait levé le petit doigt pour un projet comme le nôtre : l’institution est un repaire du FDF, où les responsables s’excitent dès qu’ils entendent les mots ‘francophonie’ ou ‘francité’. Nous n’avons pas le même discours. »

Ils prônent en effet un théâtre qui dépasse les différences linguistiques et les différents politiques, tout en en tenant compte dans leur processus de création. D’abord s’ouvrir sur la ville, pour s’ouvrir au monde, ce pourrait être leur credo conjoint. Willy Thomas, de l’ex-Dito’Dito, s’emporte contre les politiques, qui mettent toute leur énergie à se refermer sur leur communauté. « Bref, c’est voir petit ». Bernard Breuze enchaîne : « La Belgique, on s’en fout. C’est normal qu’elle évolue. Elle existe, alors on fait avec. Et on devrait arrêter de se plaindre, car cette réalité est plutôt riche. On n’est pas soumis à une idée de domination et de rayonnement culturel comme il y en a chez les grandes puissances européennes. Ce qui nous définit, c’est qu’on est le plus au sud du Nord et le plus au nord du Sud. » Et il ironise : « Au moins, si la Belgique se sépare, cela simplifiera les choses pour collaborer avec les Flamands. »

A voir au KVS (box), jusqu’au 19/04, 20h30
9, quai aux Pierres de Taille, 1000 Bruxelles

Y a-t-il quelqu’un pour sauver la culture à Bruxelles?

Les ministres de la culture Bert Anciaux et Fadila Laanan avaient fait de la coopération culturelle leur priorité au début de leur mandat, mais depuis 2004, les institutions et les artistes attendent toujours. Des initiatives ponctuelles voient donc le jour, mais se heurtent souvent au problème du financement. Qui doit débourser : communauté française? Flamande ? Commissions communautaires ? Et comment éviter l’écueil du « plus d’argent donné, plus de droits réclamés » ?

Hors de la sphère politique, un accord de collaboration a donc été mis en place, en février 2007. Il est à présent signé par 110 institutions culturelles néerlandophones, francophones, bi-communautaires et même fédérales. Les initiateurs de cet accord de collaboration sont le Brussels Kunstenoverleg et le Réseau des Arts à Bruxelles, deux plates-formes de concertation du secteur culturel bruxellois.

Pour les années à venir, les signataires s’engagent à collaborer avec l’autre communauté dans les domaines de l’offre artistique (développer les co-programmations et co-productions), du public (toucher toutes les communautés à travers une communication bilingue), du personnel (échange des compétences), de l’infrastructure, de la formation artistique (échange d’étudiants et de stagiaires), de la recherche et de la réflexion (incitation au débat).

En octobre 2007, le Brussels Kunstenoverleg et le Réseau des Arts à Bruxelles ont présenté leur premier plan d’action. Il propose un nombre d’actions concrètes qui doivent être réalisées au cours de la saison 2007-2008, comme l’organisation de cours de langues pour les institutions, la mise en place d’échanges de personnel, des collaborations avec les universités et les hautes écoles des deux communautés linguistiques, le soutien de la traduction, etc. Le rapport sera publié début 2009.
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Publié dans Culture

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