Le journalisme est parfois impuissant à rendre compte d’événements tragiques
Le 6 avril, Rama Yade, la secrétaire d’Etat française aux Droits de l’homme, a participé à une cérémonie organisée par l’association de rescapés Ibuka devant le mur de la Paix, à Paris. Cette cérémonie rendait hommage aux 800.000 tutsis et opposants hutus tués lors du génocide rwandais qui a eu lieu du 6 avril au 4 juillet 1994.
Rama Yade a regretté les «faiblesses» et les «erreurs» de la France et de la communauté internationale au Rwanda. Le gouvernement français souhaite ainsi renouer les liens diplomatiques avec le Rwanda. Ce dernier avait cessé toute relation diplomatique suite à l’émission en décembre 2006 de mandats d’arrêts par un juge français visant le proche entourage du président Paul Kagame, pour son implication présumée dans l’attentat du 6 avril 1994 qui avait coûté la vie au président de l’époque, Juvénal Habyarimana. Cet attentat avait déclenché la vague de massacres.
Jean Hatzfeld, ancien grand reporter et journaliste au quotidien français Libération, s’est rendu à de nombreuses reprises au Rwanda après la guerre. Suite aux entretiens qu’il a eu avec la population, aussi bien les victimes que les bourreaux, il a écrit trois livres. Son dernier en date, La stratégie des antilopes, couronné par le Prix Médicis 2007, s’intéresse aux conditions de la réconciliation nationale et à la cohabitation forcée entre tutsis et hutus. Il nous explique les raisons qui l’ont poussé à quitter la position de journaliste pour devenir écrivain, et la manière dont ses livres sont reçus au Rwanda.
L’impuissance journalistique à rendre compte de ce qui s’est passé au Rwanda vous a-t-elle poussé vers la littérature ?
Tout à fait. Par une autre forme d’écriture, parce que l’écriture journalistique est aussi une forme, certes spécifique, de littérature. J’étais journaliste au moment des tueries même si j’y suis arrivé un peu après, au début de l’été 1994. En revenant, j’ai fait un constat d’échec. Echec personnel et échec collectif de la profession à affronter cet événement qui avait été celui du génocide tutsi. Donc je me suis dit qu’il fallait s’y prendre autrement, à savoir laisser passer quelques années et revenir là-bas d’une autre façon qui n’était plus celle du journaliste, mais celle de l’écrivain. Ne plus essayer de mener une enquête mais entretenir des relations avec des gens qui avaient traversé cette expérience et qui en se racontant pouvait la raconter. C’est une autre manière de raconter l’histoire.
Vous faites des interventions dans les écoles et les lycées. Vous êtes très sensible à l’aspect éducatif de vos livres ?
Pas du tout. Je ne suis ni militant, ni éducatif, ni pédagogique, ni prosélyte.
Souvent des professeurs de français ou d’histoire ont trouvé astucieux de parler de cet événement ou de l’Afrique en mettant mes livres au programme pour un trimestre ou une journée. Je suis content d’intervenir après comme l’écrivain qui répond aux questions.
Je ne suis pas animé par toutes ces histoires de devoir de mémoire. J’écris, les gens lisent et puis voilà. Après, les livres ont leur propre autonomie. Ils ont leur effet et leurs conséquences dans la tête des gens. Je ne me mets pas au service de gens, je ne suis pas là pour dénoncer. J’écris pour faire rentrer dans un univers et me contente de cela.
Vous intervenez auprès d’élèves en Europe et/ou au Rwanda ?
Non. Au Rwanda, je n’interviens jamais, sauf dans ce village. Car j’ai choisi de travailler toujours avec les mêmes personnes : 14 rescapés, 10 tueurs, et 2 autres personnes se sont ajoutées pour le troisième livre. Ces personnes habitent des collines autour d’un même village. En cela, je ne suis plus journaliste. Je ne vais plus voir à Kigali ou dans d’autres villes, je ne vais plus voir les autorités, le Ministre des Affaires Etrangères français, Bernard Kouchner, ou le gouvernement belge.
Je ne travaille qu’avec ces personnes-là. Pour ce faire, je suis obligé d’avoir une sorte de discipline intellectuelle qui est de ne pas sortir de ce village. Si je commence à me disperser dans la population, à faire le journaliste, je vais être interpellé autrement, ça va être autre chose. Je n’ai donc de contact qu’avec ces gens-là. Je ne suis jamais allé dans un lycée ou dans une librairie de Kigali à propos de mes livres.
Vous avez des échos de vos livres dans la population rwandaise, que ce soit au niveau des rescapés ou des tueurs ?
Non, pas vraiment, hormis dans ce village. J’y ai évidemment distribué ce livre à tout le monde. Les livres ont été très diversement accueillis. Le premier livre, sur les rescapés, a été très bien accueilli. En particulier par les rescapés, pour une raison simple : en lisant ce travail que j’ai fait avec 14 d’entre eux, ils se sentent moins seuls. C’est un des problèmes des rescapés justement. Ils ont toujours peur de ne pas être crus, alors à le voir écrit et dit par quelqu’un d’autre, ils se disent : Je ne suis pas le seul à le dire, à le penser, je ne suis même pas le seul à avoir ces problèmes-là.
Parce que les rescapés ont beaucoup de problèmes, notamment de mémoire et de souvenirs. Ils ne se rappellent pas de ce qu’ils ont vécu. Cela fait même partie de la particularité des rescapés d’un génocide, c’est qu’ils ne se souviennent plus très bien. Ceux qui sortaient d’Auschwitz et de Treblinka ne se souvenaient plus vraiment d’Auschwitz et de Treblinka. A un moment donné, ils ont été tant affaiblis mentalement, spirituellement et physiquement, que même leur mémoire a été affaiblie. Le deuxième livre n’a pas du tout été bien accueilli. Cela ne les intéresse pas. Aucune hostilité, mais aucun intérêt non plus.
Pour le troisième livre, je ne sais pas trop. Il a été distribué il n’y a pas très longtemps, en octobre dernier. Je n’y suis pas retourné depuis. C’est d’ailleurs pour cela que je m’y rendrai très bientôt : Il n’y a que dans ce village que je me rendrai compte de leurs réactions.
Rama Yade a regretté les «faiblesses» et les «erreurs» de la France et de la communauté internationale au Rwanda. Le gouvernement français souhaite ainsi renouer les liens diplomatiques avec le Rwanda. Ce dernier avait cessé toute relation diplomatique suite à l’émission en décembre 2006 de mandats d’arrêts par un juge français visant le proche entourage du président Paul Kagame, pour son implication présumée dans l’attentat du 6 avril 1994 qui avait coûté la vie au président de l’époque, Juvénal Habyarimana. Cet attentat avait déclenché la vague de massacres.
Jean Hatzfeld, ancien grand reporter et journaliste au quotidien français Libération, s’est rendu à de nombreuses reprises au Rwanda après la guerre. Suite aux entretiens qu’il a eu avec la population, aussi bien les victimes que les bourreaux, il a écrit trois livres. Son dernier en date, La stratégie des antilopes, couronné par le Prix Médicis 2007, s’intéresse aux conditions de la réconciliation nationale et à la cohabitation forcée entre tutsis et hutus. Il nous explique les raisons qui l’ont poussé à quitter la position de journaliste pour devenir écrivain, et la manière dont ses livres sont reçus au Rwanda.
L’impuissance journalistique à rendre compte de ce qui s’est passé au Rwanda vous a-t-elle poussé vers la littérature ?
Tout à fait. Par une autre forme d’écriture, parce que l’écriture journalistique est aussi une forme, certes spécifique, de littérature. J’étais journaliste au moment des tueries même si j’y suis arrivé un peu après, au début de l’été 1994. En revenant, j’ai fait un constat d’échec. Echec personnel et échec collectif de la profession à affronter cet événement qui avait été celui du génocide tutsi. Donc je me suis dit qu’il fallait s’y prendre autrement, à savoir laisser passer quelques années et revenir là-bas d’une autre façon qui n’était plus celle du journaliste, mais celle de l’écrivain. Ne plus essayer de mener une enquête mais entretenir des relations avec des gens qui avaient traversé cette expérience et qui en se racontant pouvait la raconter. C’est une autre manière de raconter l’histoire.
Vous faites des interventions dans les écoles et les lycées. Vous êtes très sensible à l’aspect éducatif de vos livres ?
Pas du tout. Je ne suis ni militant, ni éducatif, ni pédagogique, ni prosélyte.
Souvent des professeurs de français ou d’histoire ont trouvé astucieux de parler de cet événement ou de l’Afrique en mettant mes livres au programme pour un trimestre ou une journée. Je suis content d’intervenir après comme l’écrivain qui répond aux questions.
Je ne suis pas animé par toutes ces histoires de devoir de mémoire. J’écris, les gens lisent et puis voilà. Après, les livres ont leur propre autonomie. Ils ont leur effet et leurs conséquences dans la tête des gens. Je ne me mets pas au service de gens, je ne suis pas là pour dénoncer. J’écris pour faire rentrer dans un univers et me contente de cela.
Vous intervenez auprès d’élèves en Europe et/ou au Rwanda ?
Non. Au Rwanda, je n’interviens jamais, sauf dans ce village. Car j’ai choisi de travailler toujours avec les mêmes personnes : 14 rescapés, 10 tueurs, et 2 autres personnes se sont ajoutées pour le troisième livre. Ces personnes habitent des collines autour d’un même village. En cela, je ne suis plus journaliste. Je ne vais plus voir à Kigali ou dans d’autres villes, je ne vais plus voir les autorités, le Ministre des Affaires Etrangères français, Bernard Kouchner, ou le gouvernement belge.
Je ne travaille qu’avec ces personnes-là. Pour ce faire, je suis obligé d’avoir une sorte de discipline intellectuelle qui est de ne pas sortir de ce village. Si je commence à me disperser dans la population, à faire le journaliste, je vais être interpellé autrement, ça va être autre chose. Je n’ai donc de contact qu’avec ces gens-là. Je ne suis jamais allé dans un lycée ou dans une librairie de Kigali à propos de mes livres.
Vous avez des échos de vos livres dans la population rwandaise, que ce soit au niveau des rescapés ou des tueurs ?
Non, pas vraiment, hormis dans ce village. J’y ai évidemment distribué ce livre à tout le monde. Les livres ont été très diversement accueillis. Le premier livre, sur les rescapés, a été très bien accueilli. En particulier par les rescapés, pour une raison simple : en lisant ce travail que j’ai fait avec 14 d’entre eux, ils se sentent moins seuls. C’est un des problèmes des rescapés justement. Ils ont toujours peur de ne pas être crus, alors à le voir écrit et dit par quelqu’un d’autre, ils se disent : Je ne suis pas le seul à le dire, à le penser, je ne suis même pas le seul à avoir ces problèmes-là.
Parce que les rescapés ont beaucoup de problèmes, notamment de mémoire et de souvenirs. Ils ne se rappellent pas de ce qu’ils ont vécu. Cela fait même partie de la particularité des rescapés d’un génocide, c’est qu’ils ne se souviennent plus très bien. Ceux qui sortaient d’Auschwitz et de Treblinka ne se souvenaient plus vraiment d’Auschwitz et de Treblinka. A un moment donné, ils ont été tant affaiblis mentalement, spirituellement et physiquement, que même leur mémoire a été affaiblie. Le deuxième livre n’a pas du tout été bien accueilli. Cela ne les intéresse pas. Aucune hostilité, mais aucun intérêt non plus.
Pour le troisième livre, je ne sais pas trop. Il a été distribué il n’y a pas très longtemps, en octobre dernier. Je n’y suis pas retourné depuis. C’est d’ailleurs pour cela que je m’y rendrai très bientôt : Il n’y a que dans ce village que je me rendrai compte de leurs réactions.
Version audio de l'interview :
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