Bye bye Belgium, quand la fiction dépasse la réalité (2/3)

Publié le par E.J.

Le journaliste dit ensuite : « C’est à prendre ou à laisser. Ou bien tu acceptes de n’apprendre qu’une partie du fait auquel tu n’as pas assisté, de n’apprendre ce à quoi tu n’as pas assisté qu’à travers un produit fini déjà filtré, déjà jugé, ou bien tu n’apprendras rien. »
L’apprenti journaliste reste silencieux, réfléchit un instant et répond : « Et si c’est une fiction ? »

 Habituellement, la différence entre une expérience immédiate et une expérience médiatisée est évidente. Un lecteur assidu de presse écrite sait qu’il vit dans l’horizon d’une expérience médiatisée lorsqu’il lit son journal. Il fait immédiatement l’expérience de quelque chose de médiatisé. L’information lui est fournie indirectement. Un article du Vif/L’Express sur la fin de la Belgique n’est pas l’état de la Belgique elle-même, il est le fruit d’une semaine de travail journalistique : compilation de données factuelles précises, sources directes, recoupées, variées et nuancées. L’ambiguïté de l’émission de télévision, cristallisée par Bye bye Belgium, réside dans le fait que par principe, le téléspectateur, destinataire des émissions, est placé dans une situation où la différence entre vivre un événement et en être informé, entre l’immédiateté et la médiation, est effacée. Ceci explique la nécessité d’afficher la mention  « en direct » lorsque c’est le cas . Même s’il sait que c’est en direct, le téléspectateur ne sait pas clairement s’il se tient devant un objet (l’état fictionnel de la Belgique, retranscrite par les manifestations, les politiques présents, Axelle Red qui a peur pour son enfant, etc.) ou devant un fait (« la Belgique est morte »).

 La caractéristique d’un fait, à la différence d’un objet, est sa mobilité. Le journaliste ne peut pas transporter une maison qui brûle, mais il peut apporter au téléspectateur la nouvelle qu’elle brûle et la lui communiquer. Cela paraît encore plus évident avec l’exemple de la mort fictive de la Belgique : il ne peut pas apporter tous les témoins, les politiques ou même le roi dans le salon du téléspectateur. Il apporte uniquement un jugement né d’un constat : les témoins, les politiques ont, entre autres, dit ceci ou cela d’important. Le journaliste ne produit pas les faits en fonction de sa propre opinion, il ne veut pas changer le monde, il joue simplement le rôle de transmetteur. Or, dans l’émission Bye bye Belgium, c’est le fait « la Belgique morte » lui-même qui est apporté au téléspectateur : il ne voit pas le jugement, la décision à la base de la réalisation de l’émission et des reportages. Il ne voit pas le fait que ce soit le produit d’un travail technique, il voit la Belgique morte et on lui montre que c’est « vrai ». La phrase « la Belgique est morte » est devenue, dans la tête du téléspectateur « c’est la mort de la Belgique ». De la même manière avec François De Brigode, le téléspectateur ne voit pas le fait qu’il parle, il voit que c’est le présentateur du journal. Sans être dans son salon, il l’est quand même et le devient par l’émission de télévision. En témoigne l’essor incroyable des émissions « people ». Elles donnent l’impression de faire connaître les stars, elles les amènent chez les téléspectateurs qui finissent par les appeler par leurs prénoms, alors que ce ne sont que des fantômes.

La mobilité, propriété du fait, semble pouvoir s’étendre aux objets eux-mêmes. Ce que le téléspectateur voit dans Bye bye Belgium, ce n’est pas juste le fait d’exposer un événement, même mis sous forme de question, qui ferait appel à son jugement. Il est mis en présence  directe avec un fait qui fait appel à sa sensibilité. Lorsque Jean-Paul Philippot, administrateur général de la chaîne, a présenté ses excuses aux personnes choquées, il a déclaré : « Nous n’avions pas l’intention de créer une telle émotion mais plutôt d’aborder une vraie question, qui préoccupe les citoyens dans leur attachement à la Belgique ». Or, si l’angle choisi dès le départ était celui de cibler un « attachement », comment parvenir à attirer l’attention du téléspectateur autrement qu’en visant sa sensibilité et son affect ? N’est-il plus possible de parler de politique dans les médias sans que l’intellect du téléspectateur ne soit à aucun moment visé ? Il paraît que dans la presse écrite, ce serait encore possible, mais plus pour longtemps.

 La fin de la Belgique est un sujet émouvant pour les Belges. L’émotion est plus facile à faire passer en quelques secondes de reportage que le résumé de la note de Guy Verhofstadt. La politique paraît être le terrain où l’émotion se fait rare. L’exemple du passage d’un homme politique à la télévision pourrait peut-être montrer que l’émission laisse tout de même un espace critique au téléspectateur, en dehors de toute sensibilité. Didier Reynders aurait souhaité que de fortes sanctions soient prises à l’encontre de la RTBF. Selon le président du Mouvement Réformateur, en l’absence d’action du gouvernement de la communauté française à l’encontre de la chaîne publique, persisterait l’idée qu’on puisse désormais tout se permettre et que le discours politique serait vidé de son sens. Lorsque Didier Reynders passe à la télévision, il cherche à se montrer sous son meilleur jour, comme une personnalité agréable et il trouve ça tout à fait normal. L’exemple marcherait aussi bien avec Filip Dewinter ou Elio Di Rupo qui veulent tous séduire les électeurs. Il faut qu’ils aient une bonne opinion d’eux avant de juger ensuite de leurs propositions politiques. Pour éviter toute présomption de parti pris, l’homme politique moyen sera dénommé monsieur S.

Lorsque monsieur S. est invité à une émission, il cherche à faire passer au premier plan ces plus beaux atouts afin de faire oublier qu’il peut avoir des défauts. Ce qui apparaît à l’écran, même si cela semble apparemment représenter monsieur S. dans son entier, n’est que ce qu’il prétend être, c’est-à-dire une personne plaisante. Monsieur S. est exclusivement plaisant : le prédicat prend la place du sujet. Concrètement, lorsqu’un politique passe à la télévision, si le journaliste ne parvient pas à le déstabiliser, alors le téléspectateur n’y verra que du feu. Si le journaliste n’a pas une solide préparation en amont de la réalisation de son interview, s’il n’a pas assez de temps, alors il n’est pas en mesure d’engager un dialogue avec le politique, en train de lui parler selon les consignes de ses chargés de communication. La solution est bien sûr de seulement chercher à faire « de l’effet ». Le but est de séduire les « Madame Bovary » qui regardent la télévision, en quête de rêve. Audience garantie.

Il est peut-être des moments où le téléspectateur a raison de ne plus voir que le prédicat. Il n’est pas rare que le quiproquo entretenu entre sujet et prédicat devienne réalité. Il n’est pas rare que monsieur S. finisse par se transformer en son propre prédicat, qu’il se réduise à ce prédicat qu’il a lui-même voulu mettre en avant. Il est même possible qu’il ne puisse plus être autre chose que ce prédicat et que condamné à être ce prédicat, il court ça et là en affichant un sourire professionnel même dans sa vie privée. Cela finit par atteindre le journaliste lui-même. En témoigne les personnes qui veulent devenir journaliste pour passer à la télévision, à la différence d’autres qui passent à la télévision parce qu’ils sont journalistes. Les mensonges peuvent parfois devenir vrais, surtout si le but est de trouver du travail facilement.

La présentation du politique accomplit la même chose que la nouvelle concernant la mort de la Belgique. L’émission a bien provoqué le débat et mis au jour des tensions politiques accumulées sur plusieurs décennies. La différence est que le politique, lui, est réel. Lorsque monsieur S. n’est plus qu’une personne plaisante, un joyeux drille qui aime boire quelques verres par exemple, il a réussi ce qu’il voulait faire : faire oublier qu’il n’est pas que plaisant. La nouvelle qui présente le politique fait croire au téléspectateur qu’il le connaît. « Monsieur S. ? Ah oui ! Je l’ai vu à A vous de juger, chez Chabot. Il a bien parlé, c’est un type plaisant. » Ce n’est pas pour rien qu’une cohorte ministérielle s’est forcée à jouer la troisième mi-temps avec les supporters du Standard devant les caméras.

Dans le cadre de Bye bye Belgium, la fiction devient la réalité. Le jugement à la source de l’émission, qui peut tout à fait être défendable, s’est vu transformé en images. Or, cette transformation technique a fait que le jugement a renoncé à sa forme initiale : il n’est plus qu’une série de faits, assimilés comme étant les objets eux-mêmes. Ils se présentent naturellement comme « objectifs », principe qui fait croire au consommateur de produits finis, d’images, qu’on ne veut rien lui faire croire. Habituellement, la nouvelle succède au fait qu’elle annonce et s’oriente sur lui. Pour Bye bye Belgium, comme pour l’homme politique plaisant c’est l’inverse. Le fait s’oriente sur la nouvelle. Le primat est accordé à la proposition, fictive, que l’équipe de journalistes veut faire passer : « la Belgique est morte ». C’est seulement après que viennent les images qui confirment la proposition, qui devient pour le téléspectateur : « c’est la mort de la Belgique ». Dans le cas de monsieur S., il veut faire passer le message « monsieur S. est plaisant ». L’image reçue par le téléspectateur lui fait dire « c’est un monsieur S. plaisant ». D’où l’idée que les médias peuvent faire ou défaire un homme politique.

Partie 1 - Partie 3

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Publié dans Médias

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