Bye bye Belgium, quand la fiction dépasse la réalité (3/3)
Le journaliste dit encore : « Parler de fiction n’est absolument pas représentatif. Les traitements que j’applique sur les jugements sont nécessaires pour faire passer l’information. La hiérarchie des faits se fait toute seule et l’image transmise ne présuppose rien, elle est objective puisqu’elle montre du réel. »
L’apprenti journaliste, soupire plusieurs fois, réfléchit un peu plus et répond : « Mais au final, l’image est vendue, c’est une marchandise, qu’elle naisse d’une fiction ou de la réalité. »
L’émission Bye bye Belgium n’est pas une publicité ou une réclame. Ce n’est pas comme l’homme politique qui vient à la télévision pour se vendre. Mais la nouvelle « La Belgique est morte » a bien été livrée à domicile. Le téléspectateur paie une redevance pour consommer des images transmises par sa télévision. Toutes les images sont des marchandises et c’est en tant que marchandises qu’elles sont nécessairement des jugements. Comment passer de la logique à l’économie ? Par le prédicat. Toute marchandise, pour autant qu’elle soit exposée en vitrine, s’offre à la vente. Elle est déjà son propre jugement critique et sa propre apologie : si le livre de monsieur S. passe à la télévision, il est certain d’assurer un grand nombre de ventes par ce qu’il crée la demande. La marchandise se recommande à nous par sa simple apparition à l’écran de télévision, vitrine prise d’assaut par les publicités. Le téléspectateur dans son salon en cette soirée du 13 décembre 2006 pouvait être occupé à « zapper » d’une chaîne à l’autre, d’un rayon à l’autre. Il voit son ami François, une heure plus tard que d’accoutumée. Il arrête de zapper : il a choisi d’acheter les images de Bye bye Belgium plutôt que celles sur RTL-TVi. Elles sont plus attirantes, elles paraissent mériter son attention : le produit fait en sorte de mériter son acheteur. Sa qualité principale est de n’opposer aucune résistance, concurrence oblige. Si un jour l’orthographe n’est plus réclamé par les téléspectateurs, le langage SMS s’étendra et ne sera plus le seul apanage de quelques publicités. Ce n’est pas pour rien qu’il se vend plus de boîtes de conserve avec ouverture facile que d’autres qui nécessitent un ouvre-boîte.
La nouvelle est arrangée. Que signifie cet arrangement ? Simplement que le prédicat, ce qui se « détache » d’elle, sa qualité réelle ou celle que le journaliste veut mettre en avant, est tellement détaché de la nouvelle que ce n’est plus la marchandise que le téléspectateur voit mais son prédicat. La marchandise a été rendue tellement attractive, on a tellement insisté sur sa qualité qu’il est même possible de vendre ses reproductions. L’émission Bye bye Belgium est disponible en DVD : le produit peut être consommé et reconsommé. La première chose offerte à celui qui regarde une marchandise dans une vitrine, c’est la perspective selon laquelle il doit l’appréhender. Cette perspective est fixée, déjà livrée, avant que la marchandise elle-même ne le soit.
Il a été constaté précédemment que l’effet négatif de la nouvelle consistait à priver son destinataire d’une partie de sa liberté, à l’orienter, à fixer avec le prédicat le point de vue, l’angle, sous lequel celui-ci devait appréhender ce qui est absent. Ce qui est livré au téléspectateur est un produit déjà fini. En prenant l’exemple de Bye bye Belgium et d’un homme politique moyen, le même effet que cherche à produire la marchandise exposée en vitrine a été décrit. Lors de la visite à RTL-TVi, une étudiante a posé la question suivante à monsieur Vrebos : « Vous jouez sur la corde sensible du téléspectateur et vous dites que ce que vous faites n’est pas de la manipulation ? » Sa réponse a été : « Non, je fais seulement de l’effet. Je ne suis pas journaliste, je suis animateur. »
Le client a pris la place du destinataire. Séparé de la marchandise par la vitre du magasin comme de la télévision, occupé à zapper d’une chaîne à l’autre, le prédicat exposé doit le tirer de son absence pour le transformer en acheteur. Les émissions se donnent pour être les événements eux-mêmes. Poussé à l’extrême, le raisonnement peut aller jusqu’à produire un journal télévisé, tout à fait réel, qui commence par la météo. Ce qui est consommé en regardant la télévision, ce n’est pas la scène elle-même, qu’elle soit fictive et irréaliste comme réelle et réaliste. C’est une version apprêtée, préparée comme « un bon petit plat », et que les journalistes veulent bien donner. Les images sont des préjugés, non pas au sens strictement moral mais purement au sens où le jugement effectué par le journaliste précède nécessairement celui du téléspectateur. Dans le cas de Bye bye Belgium, le préjugé, tout à fait défendable, transmis au téléspectateur, était « la Belgique est morte ». Mais du fait que ce sont des images qui soient apparues, le préjugé, caché, est devenu « la mort de la Belgique ». La mise en image de cette fiction a dispensé le téléspectateur de juger par lui-même. Et cette idée ne lui est même pas venue à l’esprit. Ceux qui ont protesté l’ont fait parce que leur sensibilité avait été malmenée par ce qui leur avait été transmis et non par le fait que les journalistes avaient opéré un raccourci par la fiction, critique émise par leurs confrères. Habitué à boire de la bière, lorsqu’un whisky est servi à la place, le client se plaint d’avoir eu mal à la gorge. Mais il ne se plaint pas de boire de l’alcool.
Le nouvelle fictive de Bye bye Belgium a asservi le téléspectateur en lui montrant des produits travaillés, finis, rendus crédibles, conditionnés, réduits à un seul prédicat. Face à cette émission, le téléspectateur s’est trouvé dispensé de juger par lui-même, d’autant plus radicalement qu’il ne pouvait pas s’empêcher de prendre le jugement fictif livré pour la réalité elle-même.
Le journaliste s’étonne et s’exclame : « Mais alors, si le but de l’émission est de se vendre, peu importe que ce soit la réalité ou la fiction qui soient filmées ! »
L’apprenti journaliste lui répond : « Oui, d’autant plus que si tu n’as pas ni le temps ni l’espace nécessaires pour offrir un reportage complet, tu seras d’autant plus tenté d’opérer des raccourcis. »
Le journaliste, pris de panique, dit ensuite : « Je ne peux pas demander plus de temps ou d’espace. Personne ne peut rien dire à mon rédacteur en chef, auquel je suis soumis. Il est lui-même soumis aux propriétaires et actionnaires du groupe de toute façon ! »
L’apprenti journaliste lui rétorque alors : « Il faudrait au moins créer une instance de conseil en déontologie. Cela permettrait de juger si un reportage libère en informant ou prive de liberté en faisant juste de l’effet. »
Quelques minutes s’écoulent, le journaliste et l’apprenti journaliste finissent par sympathiser. L’apprenti journaliste s’apprête à rentrer chez lui. Juste avant de partir, il raconte une histoire enfantine à son nouvel ami journaliste : « Comme cela ne plaisait pas beaucoup au roi que son fils abandonne les sentiers battus et s’en aille par les chemins de traverse se faire par lui-même un jugement sur le monde, il lui offrit une voiture et un cheval. "Maintenant, tu n’as plus besoin d’aller à pied", telles furent ses paroles. "Maintenant, je t’interdis d’aller à pied", tel était leur sens. "Maintenant, tu ne peux plus aller à pied", tel fut leur effet. »
Le journaliste dit : « Belle histoire. Je te dépose chez toi en voiture ? »
L’apprenti journaliste répond : « Merci, mais je crois que je préfère rentrer à pied. »
Ce dialogue en guise d’intertitres et de conclusion n’est peut-être qu’une fiction…
Partie 1 - Partie 2