Les mots du pays des aigles
Depuis nos pays occidentaux, c’est souvent une image tronquée qui nous arrive des Balkans. Terre de violence, du petit et du grand banditisme (quand ce n’est pas de l’omnipotente mafia), la région a pourtant démontré qu’elle pouvait être autre chose qu’un brasier aux portes de l’Europe.Car les Balkans, c’est aussi le prix Nobel de littérature de 1961 avec le Bosniaque Ivo Andric et l’univers hors du commun du cinéaste serbe Emir Kusturica. L’Albanie peut quant à elle s’enorgueillir de l’impressionante bibliographie d’Ismail Kadare. Le parcours de l’auteur, entre attachement au « pays des aigles » et tentation de l’universel.
Né en 1936, Ismail Kadare étudie les lettres à Tirana, puis à l’Institut Gorki à Moscou. Sa reconnaissance littéraire vient avec Le général de l’armée morte, publié en 1964. Le régime communiste d’Enver Hoxha, fervent disciple de Staline, l’interdit d’écrire : certains de ces romans sont considérés comme décadents. C’est la maison d’édition Fayard qui continuera à les publier en France.
Ismail Kadare, tenu par un besoin de dire sans cesse les multiples réalités de son pays, devient alors un spécialiste du double langage. Il travestit les critiques faites au tyran en situant ses récits dans une autre époque ou un autre lieu. Mais surtout, et c’est là qu’excelle sa maîtrise du matériau romanesque, il recourt aux mythes de l’Antiquité et aux légendes des Balkans.
Lorsqu’Enver Hoxha meurt en 1985, l’espoir de démocratisation est toujours prématuré. Dans les années suivant la chute du régime, certains de ses livres sont encore interdits par décret. Ismail Kadare choisit alors de s’exiler en 1990 à Paris. Il gardera néanmoins cet attachement aux mythologies, bien plus capables de rendre compte des réalités humaines que le « réalisme socialiste » prôné en son temps par le régime communiste.
« Quelle est donc, Seigneur, cette grande faute commise et partout répandue ? »
Dans son roman Froides fleurs d’avril, qui traite du difficile apprentissage de la démocratie, les figures mythologiques croisent les fantômes de Brejnev et d’Hoxha. Mark, peintre qui aurait pu devenir inspecteur de police, se met à la recherche du crime originel. La folie le guette, il lit la culpabilité sur tous les visages et dans tous les paysages. C’est que le Kanun, le code coutumier interdit par le communisme, a refait surface, apportant ses réponses à une société qui se cherche une identité. Le Kanun, probablement enseveli dans une montagne, attire à lui la troupe des tyrans, mais aussi Œdipe, Tantale et Prométhée, à la recherche des traces de leurs crimes ou de ceux qu’ils auraient pu commettre.
La petite ville toute proche du brasier kosovar (l’auteur a écrit le roman pendant la guerre du Kosovo) se passionne également pour l’histoire de la jeune fille mariée de force à un serpent pour expier une faute familiale : qui a tué le serpent, quelques jours après la nuit de noce? Et quand le crime a-t-il eu lieu : il y a un jour, un an, un siècle?
La peur règne dans cette Albanie nouvelle. L’amour entre Mark et une de ses jeunes modèles peine à voir le jour. Le long hiver de la dictature étouffe toujours les fleurs d’avril. C’est le « printemps albanais ».
Froides fleurs d’avril, Fayard, 2000.
Le général de l’armée morte, Albin Michel, 1970.
Trois chants funèbres pour le Kosovo, Fayard, 1998.
Un entretien avec l'écrivain : cliquez ici.
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