Le combat d'un artiste

Publié le par S.M.

© Pascale Ayoub Le théâtre Marni fera place les 20 et 21 mars à une exposition de photographies et de vidéos sur le parcours du chorégraphe camerounais Ebalé Zam. Celui qui avait fui le Cameroun en 2000, où il vivait en insécurité en raison de son homosexualité, a aujourd’hui créé un univers où Afrique, bouddhisme et art s’entremêlent… Il présentera aussi avec sa compagnie Nyanga Zam son spectacle de danse afro-contemporaine « Le temps véritable ».

L’humain comme danseur. Comme acteur. Comme penseur… Sans cesse, il s’agite. Ne serait-ce pas le temps qui le pousse, le presse – voire l’oppresse, pour ce qui est de l’Occidental coincé entre deux pages de son propre agenda ? Le chorégraphe Ebalé Zam nous invite à plonger dans son univers…

Avez-vous trouvé le temps véritable ?
Ebalé Zam: Le temps véritable, c’est celui qui parvient à retenir les énergies du monde. Je le trouve à chaque fois que je médite. Mais en tant que bouddhiste, la vérité reste pour moi un long processus: le temps n’est pas attrapé une fois pour toutes. La danse permet justement de continuer la recherche avec une dimension plus créative.

Concrètement, cela donne…
E.Z.: Et bien, le but, dans la création de ce spectacle, était de défier le temps. On a donc systématiquement cassé le rythme, pour éviter le confort et poursuivre la recherche tout au long du spectacle. Cela oblige les danseurs à donner le maximum. Je dis d’ailleurs souvent que je travaille davantage sur la matière humaine que sur le mouvement.

Le rapport aux danseurs est donc particulier ?
E.Z.: Oui, ils sont ma base de travail. Je leur donne des pulsions, pour qu’ils y greffent leurs émotions, et eux les transforment peu à peu en mouvements. On crée tous ensemble, et je suis là pour leur apporter les outils nécessaires à l’expression. J’estime être le résultat de tous les danseurs avec qui j’ai travaillé. Tous m’ont appris quelque chose.

Mais je suppose que vous leur donnez aussi beaucoup…
E.Z.: J’espère. En tout cas, j’essaie de les confronter sans cesse à eux-mêmes, les faire prendre leurs responsabilités. Un danseur qui arrive en retard à la répétition manque de respect envers la compagnie, mais aussi envers lui-même et le travail qu’il fait… Mon but, en fait, c’est de les faire grandir comme êtres humains. Au final, on a tissé des liens très intenses: les danseurs se mettent à nu, certains en viennent à craquer, à pleurer. Émotionnellement, c’est une expérience très forte.

Comme il s’agit d’une approche assez originale, ne vous sentez-vous pas en décalage par rapport au monde de la danse belge ?
E.Z.: Pas du tout. J’ai d’excellents rapports avec les autres chorégraphes belges. Mon travail peut d’ailleurs en certains points se rapprocher de celui de Jan Fabre. Dans ce spectacle, j’ai tenté de casser le rythme; lui, à plusieurs reprises, a tenté de briser littéralement l’idée de beauté. Je suis assez d’accord avec ça. La danse doit monter la réalité, même si elle peut être laide. Si l’art s’éloigne trop de la réalité, je crois qu’il meurt peu à peu, car il ne rencontre plus son public. En France, tout ça n’est pas permis, il y a une identité française qui enferme. Ici, tout est possible car l’identité belge est plus floue. Elle permet une création plus avant-gardiste, surréaliste.

Et qu’est-ce qui vous différencie des autres chorégraphes ?
E.Z.: Comme je suis d’origine camerounaise, je tiens à ce que l’essence du mouvement reste africaine. Il y a un côté rituel, la base est solide et permet de se lancer vers l’inconnu. C’est étrange, mais on trouve quelque chose de semblable dans le bouddhisme avec la notion de révolution humaine. Il s’agit de se recentrer sur soi-même pour pouvoir ensuite évoluer et aborder les événements de façon créative. Le fait que je mêle les énergies africaines aux codes de la danse contemporaine permet à un public plus large de partager nos émotions. Pour moi, c’est ça le principal intérêt de la danse afro-contemporaine : elle se construit sur quelque chose de vrai et solide, mais le dépasse tout en incorporant les codes occidentaux.

Quel est le projet artistique qui vous tient le plus à cœur ?
E.Z.: Chanter ! J’aimerais démarrer une carrière musicale parallèle, et pourquoi pas l’incorporer à la danse. C’est quelque chose de très naturel pour moi, vu que, par ma mère, je viens d’une famille de griots. J’aimerais beaucoup faire venir ma mère ici, et peut-être monter sur scène avec elle. Je lui dois énormément: c’est elle qui m’a jeté dans la danse. À 14 ans, j’ai créé un spectacle avec mes 6 frères et sœurs à partir de celui qu’elle montait avec des femmes du village. Elle ne pouvait pas croire que j’avais fait ça ! Déjà à l’époque, j’avais le souci d’être un peu d’avant-garde… Ah oui ! J’aimerais aussi beaucoup réaliser un vieux fantasme artistique : monter un spectacle de danse afro-contemporaine et le danser seul entouré de 15 Japonaises...


Théâtre Marni, Ebalé Zam ou le combat d'un artiste
Exposition dès 13h30  les 20 et 21 mars
“Le temps véritable” le 21 mars à 20h30

Publicité

Publié dans Culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article